Épicure aurait-il été un #winelover ?

par | Oct 28, 2021 | Portraits | 0 commentaires

Un gourmet est-il un épicurien ?

Les amateurs des plaisirs de la table se voient souvent appelés « épicuriens » – et se nomment eux-mêmes fièrement de la sorte. Le terme épicurien, dans le langage courant, tend donc à désigner non pas un gourmand, qui se bâfrerait de nourriture sans apprécier la subtilité des mets qu’il goûte, mais un gourmet, qui recherche le raffinement dans ce qu’il consomme. Quand le gourmand n’applique aucune forme de discrimination à ce qu’il mange, le gourmet recherche, évalue, sélectionne. Le gourmet ne va pas chez McDonald’s. Il préfère le jambon-beurre. Avec du pain tradition, du beurre de baratte (salé et breton – n’est-ce pas un beau pléonasme ?) et du jambon Prince de Paris.

En conclusion, si l’épicurien est un gourmet, il ne serait en quelque sorte qu’un gourmand un peu difficile, un gourmand avec des goûts de luxe.

On est bien loin de la philosophie d’Épicure. Ceux qui ont écouté en cours de philosophie au lycée se rappellent bien qu’Épicure ne prône pas la recherche du meilleur jambon ou de la mie de tradition la mieux alvéolée, mais celle de l’ataraxie – un état de bonheur comme absence de trouble. Un facteur de trouble étant l’insatisfaction des désirs, il vaut mieux donc limiter au maximum ses désirs au strict nécessaire, afin de s’assurer qu’ils soient toujours comblés et que nulle douleur liée au manque n’en découle. De là à dire que l’ascèse est la clé du bonheur, il n’y a qu’un pas.

C’est tout un programme. On y voit bien le contre-sens qu’il y a à qualifier « d’épicurienne » une quête effrénée des mets les plus raffinés et des vins les plus fins. En nous attachant à ce qui ne nous est pas nécessaire pour vivre, nous nous exposons à tomber dans une spirale de désirs que nous ne pourrions satisfaire, et donc à ressentir la douleur de cette insatisfaction. Une telle quête serait mieux qualifiée d’hédoniste, puisque l’hédonisme, même s’il ne va pas sans une certaine forme de discipline, accorde une place centrale à la recherche constante des plaisirs, notamment sensuels.  

Épicuriens déçus, Thomas Rowlandson, 1809

On  voit bien que les « épicuriens » représentés sur cette gravure ressemblent davantage à des gloutons qu’à des ascètes.

L’œnophile, en recherche effrénée du plaisir?

Maintenant que nous avons établi cela, voyons dans quelle case entre le winelover (l’amoureux du vin – et des anglicismes). Posons-nous la question que posait le Petit Prince au buveur : 

«  Pourquoi bois-tu ? 

– Pour oublier que j’ai honte. 

– Honte de quoi ?

– Honte de boire ! »

Le winelover, qui épingle toutes ses bouteilles sur son feed Instagram, tel un entomologue des papillons sur son tableau de chasse, a-t-il honte ? Certainement pas.

Boris Vian, dans la bien nommée Je bois, confesse qu’il boit : « systématiquement, pour oublier les amis de sa femme ». Hors, si l’on n’est jamais sûr de ne pas être cocu, on est au moins sûr que de nombreux winelover sont célibataires, et n’ont, en cela, nul besoin d’oublier les amis de leur femme. Ce n’est donc pas là la réponse.

En regardant de plus près les tableaux de chasse en image des winelovers, on distingue, sous la photo carrée, une légende s’attachant à décrire le vin. Tantôt brèves, tantôt si longues qu’elles dépassent dans les commentaires, tantôt grilles du WSET, tantôt envolées lyriques, il s’agit bien de notes de dégustation. Le winelover boit pour déguster. Il s’attache aux multiples caractéristiques du vin : sa couleur, ses reflets, son bouquet, son corps, sa persistance aromatique… Dali disait que : « Qui sait déguster ne boit plus jamais de vin mais goûte des secrets. » Ponge, quant à lui, nous explique que : « Comme de toutes choses, il y a un secret du vin ; mais c’est un secret qu’il ne garde pas. On peut le lui faire dire : il suffit de l’aimer, de le boire, de le placer à l’inté­rieur de soi-même. Alors il parle.

En toute confiance, il parle. »

On a donc établi que l’objectif du winelover n’est pas de boire, mais de déguster. 

« Merci pour cette démonstration pseudo-érudite », me direz-vous, « mais quel rapport avec notre choucroute ? ». À quoi je vous répondrais : « Minute papillon ! ». J’y viens en effet.

L’ennemi de l’épicurien est le désir qu’on ne peut satisfaire. La faim peut se révéler insatiable. La soif inétanchable. Hors, si l’on ne boit pas mais déguste, on sort du paradigme d’étanchement de la soif, on quitte le cadre de la réponse à un désir. On cherche moins à consommer l’objet qu’à se mettre à l’écoute de l’objet. On fait du vin une œuvre d’art qu’on admire et commente.

Certes, la lecture que M. Conche (1) fait d’Épicure met en avant la catégorie des désirs et plaisirs esthétiques. Et l’on imagine fort bien, dans le contexte du vin, comment la recherche du plaisir esthétique pourrait être néfaste – l’amateur serait sempiternellement en quête de crus toujours plus grands ou mieux classés. On ne pourrait donc dire qu’Épicure cautionne l’œnophilie.

Mais c’est partir du principe qu’il y a une hiérarchie dans la beauté de l’art et la beauté du vin, ou plus précisément que le plaisir que nous ressentons à admirer une œuvre ou déguster un nectar est directement corrélé à sa place dans un concours de peinture ou un classement de vins.

Or il arrive souvent que des œuvres d’artistes méconnus et des vins dépourvus d’appellation prestigieuse provoquent une claque esthétique, comblant également de plaisir celui qui sait les admirer et les écouter.

Prudence ou modération ?

Par ailleurs, il semble qu’Épicure ne rejette pas en bloc les plaisirs de la table. Il souligne surtout qu’ils ne peuvent être la norme. On lit, en effet, dans la Lettre à Ménécée (2) :

« L’habitude d’une nourriture simple et non pas celle d’une nourriture luxueuse, convient donc pour donner la pleine santé, pour laisser à l’homme toute liberté de se consacrer aux devoirs nécessaires de la vie, pour nous disposer à mieux goûter les repas luxueux, lorsque nous les faisons après des intervalles de vie frugale, enfin pour nous mettre en état de ne pas craindre la mauvaise fortune. »

Ainsi, la nourriture frugale n’est pas la seule à consommer. Simplement, sa consommation permet d’apprécier d’autant mieux les bons vins et la bonne chère, quand nous en avons l’occasion. Imaginons que nos menus quotidiens soient faits de homard Thermidor, de foie gras et de caviar, accompagnés des vins les plus fins. Tous ces délices perdraient leur caractère exceptionnel, ce qui à la fois nous empêcherait d’apprécier les mets plus simples, mais surtout de les apprécier eux-mêmes puisqu’ils deviendraient dans notre esprit aussi communs que du pain et de l’eau. C’est sans mentionner la crise de foie liée à l’absorption de plats trop riches et les maux de tête de l’alcool, qui contribueraient encore à faire baisser notre plaisir…

Ce que défend Épicure ici, c’est l’exercice de la modération, non pas seulement pour elle-même, mais pour pouvoir mieux profiter des plaisirs occasionnels offerts par les beaux plats et les jolis nectars. Une approche dont nombre de winelovers se réclameraient aussi !

« Choie tes vins sagement (3) […] Cueille jour ! »  (« Vina liques […] Carpe diem! »)

Si l’on admet qu’il existe un désir et un plaisir esthétique, il est donc difficile d’affirmer que l’oenophile ne se place pas dans une quête de ce plaisir, jugée potentiellement dangereuse par Epicure. Mais il serait également erroné de considérer l’œnophilie comme un désir synonyme de poursuite sans fin et de souffrance. Qui sait déguster se met à l’écoute du vin et s’attache à en comprendre les secrets, dans un moment où le temps semble s’allonger et où le sentiment d’ancrage dans la réalité augmente (4)… C’est peut-être là le sens du « Carpe Diem » d’Horace, émérite disciple d’Épicure !

Carpe Diem – Horace

Rédactrice : @annastasteventures

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  1. A lire ici: https://www.psychaanalyse.com/pdf/CLASSIFICATION%20DES%20DESIRS%20SELON%20EPICURE%20D%20APRES%20MARCEL%20CONCHE%20(3%20pages%20-%2025%20ko).pdf
  2. Texte de la Lettre à Ménécée : https://philosophie.cegeptr.qc.ca/wp-content/documents/Lettre-%C3%A0-M%C3%A9n%C3%A9c%C3%A9e.pdf
  3. D’après la traduction d’Horace par Lionel-Edouard Martin https://lionel-edouard-martin.net/2012/07/03/horace-65-8-av-jc-carpe-diem-odes-i-11/
  4. L’étude est accessible à ce lien : https://psyarxiv.com/jc7vm/

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