La taille ça compte ? Entretien avec Jean-François Vaillant

par | Sep 14, 2022 | Reportages | 1 commentaire

On dit que quantité et qualité ne peuvent aller de pair. Qu’il n’est pas possible d’être en biodynamie sur une grande surface viticole et que seul un petit domaine peut se permettre de faire un travail à taille humaine. Ces préjugés sont bien ancrés dans notre imaginaire agricole. L’industriel aux innombrables hectares fait rarement rimer haut rendement avec développement durable et qualité gustative reconnue dans nos esprits. Allons un tant soit peu à l’encontre de ces à priori. Et s’il était possible que les “gros faiseurs” se mettent à la biodynamie ? Ou au bio à minima ? Et s’ils développaient les qualités de leurs cuvées en plus de respecter notre belle nature si malmenée ? Il parait qu’un propriétaire bien pourvu en terres viticoles s’est mis à convertir son vaste vignoble dans le sud de la France à la biodynamie… Serait-ce possible à l’heure où l’évolution vers une agriculture durable s’avère cruciale ? La question mérite d’être examinée, alors allons-y ! Pour discuter de cela, j’ai rencontré Jean-François Vaillant,  vigneron au domaine les Grandes Vignes associé avec sa sœur Laurence et son frère Dominique à Bellevigne-en-Layon.

Alors, est-ce que la taille compte ? Comment mener une agriculture biologique et durable sur une grande surface ? Entretien réalisé en février 2022.

Racontez-nous l’histoire de votre domaine ?

Jean-François Vaillant : Nous sommes à Thouarcé (NDLR : dans le Maine-et-Loire), où ma famille est en place depuis le XVIIème siècle. J’ai repris le domaine en 1985. Il y avait encore de l’élevage et d’autres activités agricoles à l’époque. Nous avons d’abord supprimé l’agriculture et l’élevage au profit de la viticulture. Les parcelles qui bénéficient de l’AOC ont été plantées dans l’idée d’axer le domaine sur la vigne avant tout. La superficie du domaine dans son ensemble est de 56 ha depuis 15 ans maintenant. Mes parents n’employaient pas de produits chimiques, par tradition. Ils travaillaient mécaniquement les sols et utilisaient seulement des produits de contact comme le cuivre.

Après mon apprentissage du métier avec mon BEP viti-oeno, le domaine a connu un passage en conventionnel pendant moins de 10 ans jusqu’à l’arrêt au milieu des années 90. L’argument pour arrêter les méthodes conventionnelles était d’abord économique. Nous avons constaté de meilleures réactions de la plante et de notre environnement sans produits de synthèse. Après la lutte raisonnée, nous allions vers une compréhension de plus en plus intéressante des cycles du vivant. Nous avions déjà 35 hectares à l’époque. Avec 3 familles d’exploitants, il fallait augmenter la surface pour continuer à vivre de cette activité. 

D’abord, en commercialisation via le négoce en vrac, nous avons développé la vente aux particuliers et professionnels en direct. Nous avons commencé avec la grande distribution, alimentant les guides et concours au début. Cela nous a permis d’atteindre un bon équilibre de départ pour nous faire connaître. Nous avons cessé depuis 7-8 ans maintenant pour travailler essentiellement avec les cavistes, la restauration et l’export (qui représente 50% des ventes),  en poursuivant la vente au domaine bien sûr.

La labellisation Bio s’est faite en 2006, même si nous travaillions déjà dans cet esprit auparavant. L’application des principes de la biodynamie a vite suivi. En 2005 j’avais à gérer un autre domaine en biodynamie. C’est en constatant les effets de ces pratiques que j’ai été inspiré et motivé à faire toute cette transition pour l’ensemble du domaine. Au vu des résultats, il était évident de tout faire d’un coup. Nous avons été aidés, comme beaucoup dans notre cas, par notre voisin, Mark Angéli (NDLR : vigneron au domaine de la Sansonnière, à Bellevigne-en-Layon).

Dans les vignes du domaine des Grandes Vignes

Pourquoi avoir abandonné la polyculture à l’époque ? 

Jean-François Vaillant : A l’époque, la dynamique était à la spécialisation plutôt qu’au retour à la diversification des activités qui revient timidement aujourd’hui. Il est vrai que c’est une question qui se pose maintenant que la biodynamie est appliquée notamment. Nous pouvons déjà travailler grâce à la traction animale sur 4-5 hectares ici. Des brebis sont mises en pâturage dans certaines parcelles pour entretenir les sols. Nous voulons progresser dans cette voie.

Traction animale sur une parcelle du domaine des Grandes Vignes @ Domaine des Grandes Vignes

Comment s’est déroulée la conversion vers la bio puis la biodynamie ?

Jean-François Vaillant : Le passage du conventionnel à la biodynamie n’a pas été simple financièrement. La diminution des rendements dans un premier temps sans valorisation tout de suite au niveau crée un décalage qui demande du temps pour rejoindre un certain équilibre. Le travail de commercialisation a été déterminant. La conviction était tout aussi importante pour y croire sur le long terme. L’équipe permanente a doublé depuis ! Nous avons ainsi la capacité de passer plus de temps au travail de la vigne. Ainsi notre accompagnement du vivant est plus qualitatif.

Au début, les outils pour travailler les sols n’étaient pas aussi performants qu’aujourd’hui. C’était une difficulté supplémentaire à l’époque où l’agriculture biologique n’était pas aussi croissante.

Nous supportons mieux les gelées de printemps grâce à une certaine solidité financière. Ce n’était pas le cas au début. En cela la superficie est une force. Nous disposons d’assez de volume pour ne pas avoir à mettre de pression sur le prix et la quantité.

Le temps de la taille @Keldelice.com

Certaines personnes vous ont-elles influencé dans cette transition ?

Jean-François Vaillant : Je n’ai pas recherché d’influence forte. Pierre Masson nous a accompagnés sur la biodynamie. Nous suivons l’approche de Maria Thun, son calendrier, ses précautions et ses préparations. Nous utilisons des extraits de plantes en plus dans la bouillie pour les traitements par exemple.

Mécanisation et respect de l’environnement sont-ils compatibles ?

Jean-François Vaillant : Le problème réside dans le plus grand nombre de passages nécessaires. Nous avons à passer davantage que les domaines non-bio. 

Mais les autres bénéfices sont intéressants. Il n’y a pas de mauvaises herbes mais des herbes aux mauvais endroits. Ce n’est donc pas un problème d’enherbement en soi, mais garder l’équilibre est important. Nos inter-rangs sont enherbés la plupart du temps. Nous les couchons avec le rolofaca et nous faisons du semi à l’automne.

Quel besoin en main d’œuvre par hectare ?

Jean-François Vaillant : Nous sommes 13 personnes en permanence avec la famille et 10 personnes supplémentaires de mai à juillet. 

Nous étions encore en vendange machine il y a 10-15 ans. Maintenant tout est cueilli manuellement. Nous avons besoin d’une quarantaine de coupeurs pour mener la récolte à bien.

Quelles limites/contraintes économiques ?

Jean-François Vaillant : Avec une grande surface en conventionnel, en vendant en vrac, le modèle économique ne nous convenait pas. C’est pour ça que nous sommes allés vers l’agriculture biologique et la biodynamie à la base. La motivation économique de départ a évolué en motivation agronomique à mesure que nous observions les résultats sur les vignes. Cela nous a vraiment encouragé à poursuivre dans ce sens. Si les investissements à la vigne et à la cave nécessitent un endettement fort, nous étions assez convaincus pour en prendre le risque. Les aides financières à la conversion nous ont été bien utiles.

Selon vous, peut-on envisager votre viabilité dans d’autres vignobles ?

Jean-François Vaillant : Les bio comme les non-bio nous observaient lors de notre conversion. Les non-bio ne nous voyaient pas d’un bon œil mais les bio n’y croyaient pas non plus. Ils nous pensaient trop grands pour être sincères. C’est surtout Mark Angéli qui nous a aidés et encouragés dès le départ. Nous sommes réellement intégrés dans les réseaux de vignerons bio depuis 5 ou 6 ans. Nous pouvons donner un autre exemple pour d’autres conversions et pour de nouvelles installations en biodynamie.

Avant nous des domaines de notre taille était déjà en bio avant de passer en biodynamie comme le domaine de Bablut à Brissac, ou le Château de Passavant. Il existe bien des exemples ailleurs en France de ces domaines de tailles importantes en biodynamie et polyculture. Le Domaine Cazes à Rivesaltes, grand domaine en biodynamie, fait 220 hectares. 

Quelle évolution de votre surface envisagez-vous à l’avenir ? 

Jean-François Vaillant : Nous sommes heureux de constater que sur notre grande surface de vigne, faire des vins natures, en biodynamie, c’est possible. On peut même dire que c’est grâce à la biodynamie que nous pouvons aboutir à des vins natures honnêtes.

J’ai pu aussi constater que pour aller au bout, c’est vers la biodynamie qu’il faut tendre. Les principes de l’agriculture biologique ne sont pas suffisants pour atteindre un niveau de qualité honorable. 

Mon expérience prouve que si il est possible de le faire sur 6 hectares, alors c’est aussi possible sur 56 hectares.

Que pensez-vous de l’avenir de la vigne et du vin ?

Jean-François Vaillant : L’évolution va dans le bon sens, je ressens une bonne volonté de la part des vignerons. Même si les conversions sont plus du fait des nouveaux arrivants quand même.

Des vignerons se satisfont de ce qu’ils ont. Certains n’iront pas au-delà du minimum de la réglementation, car leur modèle économique est bien comme ça. 

Nous croyons tout de même que c’est une voie qui donne plus de sens à nos actions quotidiennes. En tout cas, on s’est toujours dit qu’on ne fera jamais marche arrière, plutôt couler.

 

Pour aller plus loin sur ce sujet

Nous ne pouvons que vous invitez à visiter virtuellement le domaine juste ici, ou venir à leur rencontre. 

Vous pouvez prolonger votre lecture avec cet article de Bastien Pessey au sujet des pratiques de polyculture élevage du domaine Grosbois à Chinon.

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1 Commentaire

  1. Jacques Gruson

    Proficiat, ik leef met jullie mee, ben hier ook biodynamisch bezig op een 0,5 ha, na bijna vergiftigd te zijn geweest van die chemische brol.

    Réponse

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