Tous les Chenins mènent aux Pineaux

par | Juin 17, 2021 | Portraits | 0 commentaires

Après notre découverte de l’AOC Jasnières, sublime appellation du Val de Loire, nous avons voulu mettre en avant deux cépages emblématiques de ce terroir : le Chenin blanc et le Pineau d’Aunis. Majoritairement produits dans la même région, ces cépages ont pourtant des origines et des histoires bien distinctes ! Dans cet article, on va donc parler de variétés de cépages, d’ampélographie et d’histoires qui ont construit le vignoble de la Loire !

C’est quoi l’ampélographie ?

C’est la science de l’identification et de la description des cépages issue de deux mots grecs, ampelos (vigne) et graphein (écrire). Grâce à l’ampélographie, on apprend que chaque cépage peut avoir des noms différents selon l’époque ou les lieux de production. Un parcours infini dans les méandres de la synonymie ! Et c’est particulièrement le cas pour le Chenin Blanc ou Pineau Blanc et le Pineau d’Aunis ou Chenin Noir ! On vous en dit un peu plus…

Chacun sa route, chacun son Chenin…

Chenin Blanc ou Pineau Blanc

Nom de scène : Chenin Blanc

Agents doubles : Pineau de la Loire, Pineau Blanc, Plant d’Anjou… 

Le Chenin blanc serait originaire de la Loire, plus précisément de la région d’Anjou, où il a pour la première fois été évoqué à partir du XVe siècle. Certains font remonter son existence au VIe siècle où il aurait été planté par les moines de l’abbaye de Saint-Maur de Glanfeuil, située entre Angers et Saumur. Autrefois, il y était connu sous le nom de « Plant d’Anjou », en référence à son lieu d’origine. Certaines recherches donneraient cependant son origine dans le Sud-Ouest. Jean-Michel Boursiquot, célèbre ampélographe, a découvert que le Chenin était issu d’un croisement entre le Savagnin, cépage emblématique du Jura et la Sauvignonasse, qui serait le cépage italien connu sous le nom de Friulano dans la région de Frioul. 

L’apparition du nom Chenin remonte en 1534 où on le retrouve dans les textes de Rabelais. Avant, notre fameux cépage aura donc été appelé Pineau de la Loire, Franc Pineau, Plant d’Anjou ou Pineau Blanc. Selon l’historien ligérien, Henri Galinier, le terme Pineau désignait autrefois aussi bien un cépage qu’un vin fin obtenu de cépages de qualité. C’est avec le développement de l’ampélographie au XIXe siècle qu’un congrès de vignerons se sont accordés vers 1870 sur le nom de Chenin, nom le plus couramment utilisé aujourd’hui pour ce cépage ! Quelles sont les origines du terme Chenin ? Cela signifierait « de chien » et ferait référence au microclimat de la Loire et à la grande résilience de ce cépage qui serait apte à s’adapter aux changements climatiques et produire du vin dans des conditions difficiles.

Le Chenin représente 16 % de l’encépagement national, ce qui ferait en tout environ 10 000 hectares. Il est est produit par 35 AOC dans la Loire, le Sud-Ouest et le Languedoc mais, les ¾ de sa production se concentrent le long de la Loire, sur la Touraine et l’Anjou*. C’est le 3ème cépage le plus planté du Val de Loire. Les Chenins français représentent environ 28% de la production mondiale. 

Le premier pays producteur de Chenin est l’Afrique du Sud, où on le retrouve sous le nom de Steen (52% de la production mondiale et 20% de leur production nationale). Il y a été importé de France dès le 17e siècle par les huguenots, réfugiés en Afrique du Sud après la révocation de l’Edit de Nantes, et est très cultivé dans la région du Cap.

Et sinon, on le déguste où exactement ? Quand on évoque le Chenin, on pense donc forcément à la Loire ! Et notamment sur les terroirs des Coteaux de la Loire, où se trouvent des sols typiques de la région avec des schistes qui donnent aux vins une minéralité très particulière. En plus de ces sols, l’acidité naturelle présente dans le cépage permet d’avoir des vins avec un bel équilibre entre gourmandise et finesse. Cela donne également de la complexité et de la structure aux vins, ce qui en fait d’excellents vins de garde. Pour déguster les plus grandes cuvées de ce cépage, nous vous invitons à découvrir les AOC Savennières, Jasnières, Anjou Blanc, Vouvray, Saumur… Et pour un peu plus d’originalité, nous vous recommandons les pépites du Sud-Ouest, de Cahors, de Bergerac, ou celles de l’Aveyron… 

Chenin “Les Fortes Têtes” – Domaine les Fosses Rouges

Le cycle végétatif du Chenin peut être difficile à gérer car son débourrement est précoce, l’exposant ainsi aux dernières gelées, tandis que sa maturité peut se montrer tardive, ce qui le rend dépendant des conditions climatiques automnales. Le Chenin n’exprime pas tout son potentiel dans des climats trop froids, où il deviendrait trop acide ou trop chauds où il perdrait de sa complexité. Il s’épanouit dans les climats tempérés. Ça n’est peut-être pas un hasard qu’il soit donc originaire d’un endroit où règne la « douceur angevine ». Pour mesurer sa résistance à la chaleur, des experts ont notamment analysé son développement en Afrique du Sud pour cerner son évolution  face aux hausses de températures en France. 

Ce cépage a la caractéristique de laisser s’exprimer tout son terroir. L’effet millésime est donc également important. Il existe une grande diversité de Chenins : diversité d’arômes, de style (sec, effervescent, liquoreux…), de structure, de minéralité, de sucrosité… Le Chenin est d’ailleurs propice au développement de la pourriture noble, le botrytis cinerea, qui donne des vins enveloppés par des sucres nobles, d’une finesse absolue. L’acidité propre à ce cépage vient maintenir l’équilibre. Pour vous mettre l’eau, ou plutôt le vin, à la bouche, lorsque vous pensez Chenin, sentez des notes fruitées (poire, pêche blanche, coing…), florales (tilleul, aubépine, acacia…) mais aussi des fruits exotiques, du miel ou de la cire d’abeille…

Les Chenins sont vifs et expressifs : on retrouve du corps donné par l’alcool, les saveurs du cépage, la minéralité par le terroir et la vivacité vient de la latitude septentrionale. C’est cette tension plus ou moins expressive selon les sols qui structure le vin et le rend agréable à boire. Et plus le temps passe, plus il va nous livrer les mystères du terroir sur lequel il a poussé. Ça promet de belles histoires ! 

Pour l’anecdote, ce cépage fait tellement l’unanimité, qu’il regroupe même des aficionados autour de l’entité Fan de Chenin !

* Podcast Fan de Chenin : Les origines et caractéristiques du cépage chenin par Patrick Baudouin, vigneron et président de l’AOC Anjou blanc.

*Site interprofession des Vins du Val de Loire

La Carte du Vignoble du Loir

Pineau d’Aunis ou Chenin noir

Nom de scène : Pineau d’Aunis

Agent double : Chenin Noir 

Dans un tout autre style, le Pineau d’Aunis a ses caractéristiques bien à lui ! Autrefois appelé Chenin Noir, ses origines sont elles aussi obscures… Les ceps de Pineau d’Aunis ont été, pendant un moment, arrachés pour laisser la place aux cépages dit « nobles ». Mais depuis quelques années, ils reviennent en force !

Ce cépage est une véritable énigme même pour les ampélographes les plus déterminés ! L’abus d’utilisation du terme Pineau à une époque (aussi bien pour le Chenin Blanc appelé donc Pineau Blanc, qu’avec le Pinot noir) fera en sorte que pendant longtemps on a pris le Pineau d’Aunis pour une variante rouge du Chenin Blanc. Et pourtant, il n’a aucun lien de parenté avec le Chenin

L’histoire du Pineau d’Aunis est, malgré lui, indissociable de celle du Chenin. Comme évoqué précédemment, au début du XIXe siècle, le mot Pineau désigne aussi bien un cépage qu’un vin fin obtenu de cépages de qualité. A cette période, les orthographes des mots pinot et pineau ne distinguaient pas les cépages bourguignons et champenois des cépages ligériens et, le succès et la propagation du Pineau d’Aunis a été possible, en partie, grâce à cela. Selon Alfred Bouchard, agronome spécialisé en viticulture, l’utilisation des noms Chenin noir et Chenin blanc avait pour objectif, entre autres, de mettre un terme à cette confusion entre les homonymes Pinot et Pineau. Au 20e siècle, l’utilisation des orthographes régionales exclusives « Pinot » et « Pineau » et les connaissances de l’ampélographie, qui dissocient Chenin Blanc et Chenin Noir, ont permis un retour au nom primitif de Pineau d’Aunis. Il existe plusieurs hypothèses sur l’origine de ce cépage, une serait qu’Aunis viendrait du nom d’un village près de Saumur et l’autre d’une région du Sud-Ouest de la France, au niveau de la Charente-Maritime*. Mais, selon le chercheur Jean-Michel Boursiquot : la science ne sait pas encore expliquer ce qu’il est ni d’où il vient

Et ce mystère se retrouve également au fond du verre : notes épicées qui nous amènent loin, dans un voyage sensoriel ! Il faut goûter plusieurs Pineau d’Aunis avant de comprendre toutes les subtilités de ce cépage.

On retrouve le Pineau d’Aunis dans le Val de Loire et principalement en Touraine, comme le Chenin ! On peut retrouver ce cépage dans d’autres coins de la France mais de façon très confidentielle et dans des assemblages. C’est LE cépage emblématique de l’AOC Coteaux du Vendômois, vignoble confidentiel, qui produit un cépage qui l’est encore plus. Une toute jeune appellation, l’AOC Coteaux du Vendômois a été obtenue en 2001 seulement, portée par une poignée de vignerons qui ont tous à cœur de faire découvrir ce cépage qui produit des vins rosés, gris et rouges. Très utilisé par le passé dans le vignoble de la Loire, il a eu une mauvaise réputation dans les années 60-70 car, c’est un cépage avec une forte capacité de rendement et, en y ajoutant de l’engrais, certains vignerons ont abusé de sa production pour en faire des vins sans saveurs ni âme. Selon des statistiques, le Pineau d’Aunis a failli disparaître il y a une vingtaine d’années (Gallet 2000). Il a été largement arraché afin de laisser la place à des variétés considérées comme étant plus nobles comme le Cabernet Franc par exemple. Environ 500 ha de pineau d’Aunis sont plantés en France aujourd’hui, contre 1 500 ha dans les années 1950. Cependant, on observe depuis quelques années un retour en force de ce cépage qui bénéficie aujourd’hui de l’intérêt de vignerons plus soucieux de la qualité que de la quantité. 

Et ce n’est pas une mince affaire ! C’est un cépage qui dépend fortement de « la patte » du vigneron. « Dans la vigne, c’est un cépage qui est très productif. C’est tout le travail de maîtrise du vigneron qui va faire la différence » explique Michael Andry, directeur technique de la cave coopérative du Vendômois. Vinifié en vin rouge, la structure tannique arrive très tôt. Or, c’est un cépage qui n’a pas beaucoup d’anthocyanes, pigments présents naturellement dans la peau du raisin, il produit donc des jus très peu colorés. C’est tout l’art du vigneron, de sélectionner et de rechercher la méthode la plus adaptée pour trouver le juste équilibre entre la teneur en tanins et l’aspect coloré du vin*. Le Pineau d’Aunis donne des vins à la robe rouge si claire, que certains le confondent même avec du rosé !

Selon Patrice Colin, vigneron à Thoré-la-Rochette, « Un Pineau d’Aunis qui est mûr, comme un Chenin qui est mûr, n’est pas acide ». Ce cépage qui est souvent qualifié de rustique, peut être très puissant. Mais, sa structure tannique permet d’en faire d’excellents vins de terroir. « Quand les gens ne connaissent pas, ils trouvent tout de suite que le vin est très poivré, très épicé. Ce sont des vins qui au bout de 3 ans s’ouvrent pleinement et dont les tanins se fondent. On trouve ici quelque chose que l’on ne trouve pas ailleurs. Il y a une vraie typicité de ce cépage » explique Michael Andry. Le Pineau d’Aunis est souvent assemblé dans des vins rouges pour apporter de la fraîcheur et un côté floral et végétal. Il est généralement assemblé avec d’autres cépages plus connus tels que le Cabernet Franc, le Gamay, le Pinot Noir ou le Cot. Mais, depuis quelques années, de plus en plus de vignerons commencent à le vinifier seul. En monocépage, il produit des vins avec un subtil mélange de notes fruitées (framboise, fraise, cassis), épicées (poivre blanc, cannelle) et végétales (violette, réglisse). Toute sa typicité s’exprime par ses notes d’épices poivrées apportées par cette molécule, la rotundone, présente également dans la Syrah. Ce sont des vins équilibrés et puissants, qui combinent vivacité et longueur en bouche. 

*Le Pineau d’Aunis, Recherches sur l’histoire des cépages de Loire – Henri Galinié

*Le Pineau d’Aunis, cépage atypique des Coteaux du Vendômois

À la croisée des deux Chenins !

Et pour terminer cet article en douceur, on vous présente deux vignerons de haute volée chez qui vous pourrez déguster du Chenin Blanc et du « Chenin Noir » mémorables ! 

Domaine des Gauchers

C’est au domaine de Cédric Fleury qui, après des années dans l’humanitaire, a repris depuis 2017 des parcelles aux alentours de Vendôme. Cédric fait des vins francs qui mettent en avant toute la typicité de leurs terroirs et de leurs cépages. 

  • Cuvée L’Appel du Large 2019, 100% Pineau d’Aunis, Vin de France

Vin de caractère avec toute la typicité du Pineau d’Aunis qui s’exprime. Une bonne structure avec en parallèle une fraîcheur végétale et une souplesse des tanins qui en fait un vin fin et équilibré. 

  • Cuvée Herbe Tendre 2018, 100% Chenin – Vin de France 

Vin avec de la matière et une puissance aromatique qui révèle toute l’originalité du Chenin. La rondeur de cette cuvée est équilibrée par une belle tension et les notes florales du cépage. 

Cédric Fleury – Domaine les Gauchers

Domaine des Fosses Rouges

Benoît Savigny, ancien architecte, s’est installé à Trôo en 2014 et y a planté 5 hectares de vignes. Il nous a touché par sa résilience face à la nature et par sa volonté de faire un rosé de qualité et une chose est sûre… c’est réussi ! 

  • Cuvée Épure rosé 100% Pineau d’Aunis – Vin de France

Un rosé sec avec une belle aromatique, des notes de fruits frais, une structure avec de beaux amers qui lui permettra de patiner sur quelques années. 

  • Cuvée Les Fortes Têtes, 100% Chenin

Vin légèrement oxydatif sur la noix, le miel et l’acacia avec un côté lacté qui lui procure une belle matière contrebalancée par une belle vivacité. 

En définitive, que l’on apprécie le Ch’nin ou le Pineau d’Aunis (ou les deux !), ce sont des cépages qui donnent des vins de caractère et qui sont authentiques ! A vous de vous faire votre avis sur ces trésors de la Loire. 

Benoit Savigny – Domaine les Fosses Rouges

Rédactrice : Marion Château

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