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Les 3 Becs

Sous le Vercors, les vins du Diois prennent de la hauteur

Par Willy Kiezer | 13 août 2026 | AOPC | 0 commentaire

Il suffit de suivre la Drôme vers l’est pour voir le décor changer. Après Crest et Saillans, la vallée se resserre, les falaises se rapprochent et les premiers contreforts du Vercors prennent possession de l’horizon. Autour de Die, une rivière encore sauvage, des villages de pierre, des routes sinueuses et des vignes presque dissimulées composent l’un des paysages viticoles les plus dépaysants de France.

Le Diois possède tout ce que l’on attend aujourd’hui d’une destination de slow tourisme : une nature spectaculaire, des baignades dans la Drôme, des marchés, des randonnées, des domaines à taille humaine et un vignoble que l’on peut encore découvrir loin des foules. Il faut aussi venir pour ses vins. Pas seulement pour retrouver la Clairette de Die de nos souvenirs, mais pour mesurer tout ce que ce pays de montagne sait désormais produire : des bulles fines, des blancs de clairette pleins de relief, des chardonnays et des aligotés d’altitude, mais aussi des gamays, des pinots noirs et des syrahs croquants.

Cet été, j’ai pris le temps de parcourir ce vignoble méconnu. J’en suis revenu avec une certitude : le Diois mérite beaucoup mieux que l’image un peu poussiéreuse que l’on colle parfois à sa célèbre bouteille pétillante.

Un vignoble de montagne sous les falaises du Vercors

Le pays diois occupe la haute vallée de la Drôme, entre influences rhodaniennes, accents provençaux et fraîcheur alpine. Die en est la petite capitale, au pied du massif du Vercors et du Glandasse, cette immense barrière calcaire dont les sommets approchent ou dépassent les 2 000 mètres. Depuis certaines parcelles, la vigne paraît minuscule face aux falaises.

Ici, le vignoble ne forme pas un tapis continu. Il apparaît par touches, sur une terrasse, un coteau, une pente ou l’une de ces petites collines que l’on appelle localement des « serres ». Dans le secteur de Châtillon-en-Diois, certaines vignes grimpent entre 500 et 650 mètres d’altitude. Elles côtoient les pins, les noyers, la lavande et les cabanons de vignerons.

La géologie raconte une ancienne histoire marine, puis le soulèvement des Alpes. Les marnes, les calcaires, les terres noires, les éboulis venus des falaises et les terrasses plus caillouteuses composent une mosaïque complexe. Les sols marneux et calcaires, généralement bien drainés, sont particulièrement adaptés à la vigne. Les terres noires conviennent bien au muscat à petits grains, tandis que la clairette trouve souvent sa place dans les sols plus caillouteux, au pied des barres calcaires.

Le climat ajoute un contraste décisif. Les journées d’été peuvent être franchement méditerranéennes, mais les nuits redeviennent fraîches sous l’influence des montagnes. Cette amplitude thermique aide à préserver les acidités et les parfums. Elle explique en partie la fraîcheur que l’on retrouve si souvent dans les vins, même au cœur d’un été très chaud.

La Clairette de Die mérite une nouvelle chance

Soyons honnêtes : pour beaucoup, la Clairette de Die reste associée à une bouteille douce et festive que l’on ouvrait chez les parents ou les grands-parents. Elle a longtemps été l’une des bulles populaires des tables françaises. Son image a depuis vieilli, et les amateurs de vins secs ont parfois fini par la regarder de loin.

C’est dommage, car la Clairette de Die est un vin profondément singulier. Dans sa version « méthode ancestrale », l’assemblage repose sur au moins 75 % de muscat à petits grains, éventuellement complété par de la clairette et, selon le cahier des charges, quelques variantes autorisées de ces cépages. La fermentation commence en cuve, puis elle est ralentie par le froid. Le moût encore partiellement fermenté est mis en bouteille, où la fermentation se poursuit. On obtient une bulle douce, très aromatique, généralement comprise entre 7 et 9 % d’alcool, portée par le raisin frais, les fleurs blanches, les agrumes, le litchi ou le miel.

La clé est de la boire pour ce qu’elle est. Bien fraîche, à l’apéritif, avec un dessert peu sucré ou simplement pour le plaisir, une bonne Clairette peut être précise, légère et incroyablement digeste. À l’heure où le monde du vin cherche des boissons moins alcoolisées et plus spontanées, elle possède même une étonnante modernité.

Le Syndicat de la Clairette de Die et des vins du Diois travaille d’ailleurs depuis plusieurs années à lui ouvrir d’autres usages. Des élèves de la section barmen du lycée hôtelier de Tain-l’Hermitage ont imaginé toute une série de cocktails à base de Clairette : le Romarin à Die, le CampaDie, le Diois Julep ou encore l’Espiègle. On peut discuter l’idée de mélanger un bon vin, bien sûr, mais la démarche a le mérite de sortir la Clairette de son seul rôle de bulle de dessert et de la reconnecter à l’apéritif, aux bars et à une génération plus jeune.

À côté d’elle, le Crémant de Die offre un visage plus sec. Élaboré selon la méthode traditionnelle, avec une seconde fermentation en bouteille, il repose principalement sur la clairette, complétée par l’aligoté et le muscat à petits grains. Plus vineux, plus tendu et souvent capable d’évoluer quelques années, il peut accompagner tout un repas. C’est une autre porte d’entrée dans le vignoble, et probablement l’une des plus faciles pour ceux que la douceur de la Clairette rebute encore.

Châtillon-en-Diois, Coteaux de Die et vins libres : l’autre visage du pays diois

Réduire le Diois à ses bulles serait passer à côté d’une grande partie de son intérêt. L’AOC Châtillon-en-Diois produit des vins tranquilles dans la haute vallée de la Drôme. Les blancs sont élaborés à partir de chardonnay et d’aligoté. Les rouges et les rosés font appel au gamay, au pinot noir et à la syrah, avec un gamay historiquement majoritaire dans les rouges. À cette altitude, ces cépages donnent des vins généralement fruités, frais, légers et parfois délicatement végétaux.

Le Domaine de Maupas, mené à Châtillon-en-Diois par Zoé Cayol et son père Jérôme, illustre bien cette diversité. Sur leurs 14 hectares cultivés en agriculture biologique, on rencontre aussi bien l’aligoté et le chardonnay que le pinot noir, le gamay, la syrah, le muscat et la clairette. Leur chardonnay d’altitude m’a séduit par son énergie, sa fraîcheur et sa légère réduction. Leurs autres cuvées montrent qu’au pied du Vercors, les vins tranquilles ont une vraie personnalité et ne jouent pas les figurants derrière les effervescents. Le Domaine de Maupas participe aussi à la renaissance du feunate, ancien cépage noir de la vallée de la Drôme presque disparu, pourtant vigoureux, fertile et productif, auquel Zoé et Jérôme Cayol consacrent aujourd’hui une cuvée aussi rare que passionnante.

Plus confidentielle encore, l’AOC Coteaux de Die désigne uniquement un vin blanc sec, tranquille et composé à 100 % de clairette. Sa production est minuscule. Elle offre pourtant un formidable terrain d’expression à ce cépage souvent caché derrière le muscat dans la Clairette de Die.

Enfin, les Vin de France et les IGP Drôme apportent davantage de liberté. Ils permettent aux vignerons de travailler d’autres assemblages, de remettre certains cépages au premier plan ou d’explorer des vinifications peu compatibles avec les cahiers des charges. C’est aussi dans cette marge créative que le Diois révèle aujourd’hui quelques-uns de ses vins les plus excitants.

Mes cinq coups de cœur dans le Diois

1. La Levas 2023, Bruno Debize

C’est mon immense coup de cœur du séjour, et l’un des grands vins blancs dégustés cette année. Bruno Debize fut une figure culte du Beaujolais naturel dans les années 2000, notamment grâce à ses morgons issus de vignes conduites en biodynamie. Après avoir arrêté de produire, il est revenu à la vigne dans le Diois en 2023, attiré par quelques parcelles de montagne plantées en clairette et en muscat.

La Levas est un Vin de France 100 % clairette, produit à une échelle minuscule. Bruno travaille à la main quelques hectares choisis avec une exigence presque obsessionnelle. Lors de notre entretien, il m’a raconté le tri manuel, les raisins récoltés dans de petites cagettes de 16 kilos pour préserver les grappes, puis ce pressurage très long et très doux, « à la champenoise ». La vinification intervient peu, les fermentations sont menées par les levures indigènes et l’élevage se fait en demi-muids.

Le résultat est d’une finesse remarquable. La matière est délicate, le toucher de bouche exceptionnel, la tension précise et la finale profondément élégante. Un très grand vin de clairette, proposé autour de 16 à 20 euros chez les cavistes. À ce prix et avec si peu de bouteilles, il n’y en aura clairement pas pour tout le monde.

2. Cuvée Flavien 2021, Domaine Raspail

Ce Crémant de Die bio est élaboré par le Domaine Raspail à Saillans, en méthode traditionnelle, à partir de clairette, d’aligoté et de muscat à petits grains. Le millésime 2021 possède déjà une jolie évolution, avec une bulle toujours fraîche, beaucoup de peps et une vraie précision. Son temps de maturation en bouteille, annoncé deux à trois fois supérieur au minimum réglementaire, lui apporte de la profondeur sans l’alourdir.

3. Chardonnay, Domaine de Maupas

Un excellent chardonnay bio en AOC Châtillon-en-Diois, signé Zoé et Jérôme Cayol. Il est frais, dynamique, très digeste, avec une petite pointe de réduction qui lui donne du relief. Un chardonnay de montagne sans maquillage, qui raconte parfaitement la fraîcheur du Vercors.

4. Chiendent d’Achigan, Ferme Saint-Maurice

Le rouge de Sylvain Thevenet assemble 80 % de syrah et 20 % de carignan, en Vin de France, pour seulement 12,5 % d’alcool. La syrah apporte une note végétale et de l’élégance, le carignan une touche plus sauvage et une acidité franche. C’est libre, frais, expressif et sans lourdeur. Sur un bœuf mijoté à l’irlandaise, l’accord était absolument canon.

5. Bio-Sûre, Domaine Achard-Vincent

Pour terminer, retour à la bulle avec cette Clairette de Die issue d’un domaine familial pionnier de l’agriculture biologique et certifié en biodynamie. Bio-Sûre est une cuvée 100 % muscat à petits grains, élaborée selon la méthode ancestrale, sans ajout de sucre ni de levures. Le fruit est éclatant, la bulle fine, la douceur parfaitement portée par la fraîcheur. À l’apéritif comme sur un dessert, c’est juste, précis et terriblement gourmand.

Le Diois, une destination viticole à prendre au sérieux

Le Diois n’a pas besoin de devenir la prochaine destination à la mode. Une part de son charme tient justement à sa discrétion. Mais ce vignoble mérite d’être regardé autrement, avec ses bulles historiques, ses cépages d’altitude, ses vins tranquilles confidentiels et sa nouvelle génération de vignerons.

On vient ici pour marcher sous le Glandasse, se baigner dans la Drôme, traverser Die et Châtillon-en-Diois, prendre le temps de discuter dans les caveaux et repartir avec quelques bouteilles introuvables ailleurs. On y découvre surtout un vignoble de montagne capable de relier la Provence, le Rhône, la Bourgogne et les Alpes dans un même paysage.

Et si la prochaine grande surprise du Rhône se cachait tout simplement ici, au pied du Vercors ?

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