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Domaine Gassier : l’agroécologie au cœur des Costières de Nîmes

Par Willy Kiezer | 11 août 2026 | Portraits | 0 commentaire

Et si, dans l’un des vignobles les plus chauds de France, l’avenir passait par davantage d’herbe, davantage d’arbres et surtout davantage de vie ? En juillet, je suis allé découvrir l’agroécologie au Domaine Gassier, dans les Costières de Nîmes, aux côtés d’Isabel Gassier. Et pour une fois, avant de parler de ce qu’il y avait dans le verre, j’ai surtout regardé ce qu’il y avait sous mes pieds.

Il y a des domaines que l’on visite pour leurs vins. Et puis il y a ceux qui donnent envie de regarder d’abord ce qui se passe sous ses chaussures. Au Domaine Gassier, j’ai fait les deux. Bien sûr, j’ai dégusté. Mais surtout, j’ai marché avec Isabel Gassier au milieu de vignes où les galets roulés, pourtant signature du coin, disparaissent presque sous les herbes, les couverts et la matière organique.

Dans l’un des vignobles les plus chauds de France, le futur est peut-être en train de pousser là, juste sous nos pieds.

Isabel Gassier, la nouvelle génération qui régénère le domaine

Le Domaine Gassier fait partie des signatures des Costières de Nîmes, cette appellation rhodanienne posée face à la Camargue. Depuis 2022, Michel Gassier travaille avec sa fille Isabel, cinquième génération de la famille. Entre 2011 et 2017, elle a travaillé en Californie, notamment dans la Sonoma et la Napa Valley, où elle s’est passionnée pour les principes de l’agriculture régénérative.

De retour en France, elle a porté cette approche au Domaine Gassier et au Château de Nages. En 2023, les deux propriétés ont obtenu la certification Regenerative Agriculture d’A Greener World, présentée par la famille comme une première pour des domaines viticoles français.

Le principe ? Rendre le vignoble plus autonome, plus vivant et surtout plus résilient, sans perdre ce qui fait son identité. La conversion à l’agriculture biologique, engagée dès 2007, n’était pour la famille qu’une première étape : restaient les questions de fertilité des sols, de biodiversité ou d’adaptation au changement climatique.

Faire de l’agroécologie là où le thermomètre s’affole

Car les Costières de Nîmes ne sont pas exactement un vignoble frais. L’INAO décrit un plateau caillouteux d’environ 40 kilomètres sur 15, entre Nîmes, le Rhône et la Camargue, soumis à un climat méditerranéen avec quelque 2 700 heures d’ensoleillement par an et une période de sous-sécheresse estivale.

Et quand ça chauffe, ça chauffe vraiment : le 28 juin 2019, Météo-France relevait 45,9 °C à Gallargues-le-Montueux, dans le Gard, et le record français de 46 °C à Vérargues, dans l’Hérault voisin. C’est précisément ce qui rend l’agroécologie au Domaine Gassier particulièrement intéressante : elle est expérimentée dans un environnement méditerranéen chaud, sec et soumis à une forte pression climatique.

L’agroécologie consiste à concevoir des systèmes agricoles s’appuyant davantage sur les fonctionnalités naturelles des écosystèmes, tout en préservant leurs capacités de renouvellement. Ici, cela signifie ne plus penser uniquement la vigne, mais la vigne avec son sol, ses plantes, ses arbres, ses insectes, ses oiseaux… et son eau.

Le domaine sème ainsi des couverts de féverole, gesse, avoine rude ou moutarde, puis les couche au rouleau pour créer un paillage naturel. L’objectif : produire de la biomasse, nourrir le sol, favoriser l’infiltration de l’eau et conserver davantage d’humidité.

La littérature scientifique confirme l’intérêt des couverts et du paillage pour mieux réguler la température des sols, améliorer leur structure et limiter leur exposition directe au rayonnement dans les vignobles méditerranéens. Mais attention au conte de fées : dans les zones semi-arides, un couvert mal piloté peut également entrer en concurrence avec la vigne pour l’eau et réduire les rendements.

Chez Gassier, on expérimente donc. Le domaine explique avoir augmenté la densité des semis et privilégié des espèces plus précoces pour obtenir suffisamment de biomasse avant le redémarrage de la vigne.

Des arbres, des vers de terre et un vignoble qui respire dans les Costières

Autre levier : remettre des arbres au milieu du paysage viticole.

Sur une parcelle expérimentale de 2,5 hectares, 13 espèces ont été implantées : arbres fruitiers, arbres destinés à créer de l’ombre et essences locales pouvant fournir du bois raméal fragmenté pour restituer de la matière organique aux sols.

En 2025, le domaine a également planté plus de 250 arbres et arbustes de 12 essences méditerranéennes près du Valat de la Crosse. Objectifs : ralentir les écoulements lors des fortes pluies, favoriser l’infiltration de l’eau, recréer des habitats pour la biodiversité et, progressivement, générer de l’ombre et un microclimat plus tempéré.

Et les premiers indicateurs deviennent franchement intéressants.

Sur la parcelle des Esclots, plantée en 2023 et non labourée, le domaine indique avoir compté jusqu’à 14 vers de terre par pelletée, obtenu un score de santé biologique du sol de 77/100, contre une moyenne de référence de 52/100, et mesuré près d’une tonne de carbone stable stockée par hectare en une saison. Ce sont des données communiquées par le domaine, donc à considérer comme telles, mais elles donnent une matérialité intéressante à la démarche.

Et puis il y a ce que j’ai vu.

En juillet, après plusieurs semaines sèches, le sol restait protégé sous les herbes et le paillage. Le matin, il conservait encore un peu d’humidité. Ça sentait l’humus.

Et surtout, avant de voir le fameux galet roulé des Costières de Nîmes, on voyait d’abord… un sol.

Un sol couvert. Un sol protégé. Un sol qui vit.

Le vin du futur commence peut-être là

Les vins du futur ne seront probablement pas seulement ceux que l’on vinifiera différemment. Ils seront aussi ceux que l’on aura appris à cultiver autrement.

Dans une appellation encore parfois éclipsée par les célèbres voisines rhodaniennes que sont Châteauneuf-du-Pape, Gigondas ou Vacqueyras, le Domaine Gassier montre surtout une chose : les Costières de Nîmes bougent.

Et sur certains sujets, elles ont peut-être même quelques coups d’avance.

Ça tombe bien : c’est exactement le genre d’endroit que j’aime aller chercher.

Sources : Domaine Gassier et Château de Nages ; A Greener World ; INAO – Cahier des charges de l’AOC Costières de Nîmes ; Météo-France ; Ministère de l’Agriculture ; Costa et al., Frontiers in Plant Science (2023) ; Martín-Pablo et al., Frontiers in Soil Science (2026) ; Decanter (2026).
Les observations de terrain mentionnées dans cet article ont été réalisées lors de ma visite du Domaine Gassier et de mon entretien avec Isabel Gassier en juillet 2026.

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