Vous reprendrez bien un petit vers ?

par | Juin 10, 2021 | Blog | 0 commentaires

De la « poésie en bouteille » et du vin « versé » 

Tous les buveurs de vin connaissent bien la phrase de Stevenson : « Wine is bottled poetry » (« Le vin, c’est de la poésie en bouteille »). Une métaphore romantique dont ils usent (et abusent) pour donner un côté raffiné à des dégustations où la pochtronnerie l’emporte souvent sur la poésie ? Je pense que cela va plus loin. Les interconnexions entre le vin et la poésie sont si nombreuses que même une interprétation littérale de la métaphore mérite d’être prise au sérieux. Je vous propose de vous attarder sur leurs points communs, regroupés en six grandes familles. 

Objets de création, façonnés par le vigneron et le poète

Vigneron par Gustave Roux

Si l’on considère souvent les produits de bouche comme étant issus de l’artisanat, certains vins peuvent être considérés comme des œuvres d’art (et collectionnés, exposés et chéris au même titre). En effet, la fermentation du jus de raisin et la versification sont des techniques, obéissant à un certain nombre de règles, mais la création d’un beau vin et d’un beau poème sont des poïesis : elles font non seulement naître des choses qui n’existaient pas auparavant, mais des œuvres uniques, liées à un auteur, une humeur, un vigneron, un millésime, qui ne sauront jamais être reproduites à l’identique.

De l’inutilité de l’art ?

Ne nous mentons pas : le vin, comme la poésie, sont assez inutiles. Qui peut se vanter de respecter ses apports nutritifs recommandés grâce au vin ou de trouver le mode d’emploi pour monter ses étagères dans un recueil de vers ? Dans un monde où tout doit être directement utilisable, consommable et rentable, le vin et la poésie sont de véritables bouffées de fraîche inutilité…

Gravure de Charles Baudelaire par Courbet 1848

Les vins et les poèmes expriment différents styles

Si tous les vins sont faits à partir de raisin et tous les poèmes à partir de mots, les décisions du vigneron et du poète permettent de façonner des œuvres toutes différentes : boisées, sur le fruit, romantique, surréaliste… Il y en a pour tous les goûts ! Dans cette métaphore, les différents cépages pourraient être les différentes langues.

On notera également que de la même manière qu’existent au sein de la grande famille du vin à la fois des vins « snobs », aux étiquettes luxueuses et aux noms bien connus, et des vins plus « street », notamment les vins naturels aux étiquettes décalées qu’on voit de plus en plus apparaître aujourd’hui, le rap et le slam viennent proposer, aux côtés des classiques, une interprétation plus moderne de la poésie… Sans qu’on doute toutefois que les vins street d’aujourd’hui seront les snobs de demain et qu’il en ira probablement de même pour la poésie.

Des objets d’art qui font parler

L’une des choses qui fascine et intimide avec le vin et la poésie est la manière dont les experts en parlent. Le néophyte, face à une note de dégustation mentionnant des notes de caramel au beurre salé, est quelque peu désarçonné – y a-t-il vraiment du caramel dans ce vin ? Celui qui lit un commentaire composé se demande si l’auteur, en décrivant son trajet en autobus, est réellement en train d’évoquer le cheminement dans le deuil que vivent ceux qui viennent de perdre un être cher ? 

Dans les deux cas, le vin et le texte comportent des indices qui permettent de tirer ces conclusions. Ce pourrait être la présence d’acide lactique dans le vin et des allusions au début, à la fin et au renouveau dans le livre… Tant d’éléments qui pourraient être interprétés autrement (on pourrait citer des notes de petit lait ou penser que le trajet en bus représente le passage à l’âge adulte du narrateur), sans que cela n’invalide la première interprétation, ni une myriade d’interprétations différentes.

La note de dégustation est au vin ce que le commentaire composé est à la littérature : nul ne saura jamais précisément ce que le vigneron ou l’auteur aura voulu exprimer, mais on ne pourra empêcher le dégustateur-lecteur de l’avoir lu ou ressenti.

En dégustation comme en poésie, la vérité est ce qu’on ressent. La vérité est dans le verre. La vérité est dans le vers.

Le mois d’août, Livre d’heures de Claude Gouffier, France, vers 1545

L’apanage de l’intello ?

En raison du point que je viens d’évoquer, le vin comme la poésie subissent, à tort, une réputation intello. Toutefois, ce n’est pas parce qu’ils se laissent moins facilement définir que le goût d’un coca-cola ou l’objet d’une brève de journal qu’ils ne sont pas accessibles à tous. Les dégustateurs avertis ou les professeurs de lettres connaissent peut-être plus de termes permettant de décrire leur expérience, mais il n’empêche que le plaisir tiré de la dégustation ou de la lecture est tout aussi réel chez la personne qui dira simplement : « j’ai aimé ». Et souvent, le dégustateur averti comme l’universitaire regrettent – et ne cessent de chercher à retrouver – ce plaisir innocent qu’ils avaient à simplement dire : « j’ai aimé ». 

En outre, tout comme on fait pour le vin, on a tendance à complexifier la poésie, à la considérer comme réservée aux initiés… Pourtant, la poésie, grâce à son format court, est l’un des genres littéraires les plus accessibles.

De la même manière que pour un vin donné, une simple gorgée peut suffire à offrir une expérience sensorielle complète de ce vin, la lecture d’un sonnet offre en quelques secondes une expérience littéraire complète qu’on n’aurait atteinte, pour un roman, qu’au bout de plusieurs centaines de pages.

Le vin et la poésie nous enivrent

Développons ces « expériences ». On parle souvent d’expérience sensorielle uniquement pour le vin, omettant volontairement, par pudeur, honte ou prudence, un des autres aspects qui découle de sa consommation : l’ivresse

Le dictionnaire du Cnrtl, mon préféré sur internet, définit l’ivresse comme un état d’exaltation, d’euphorie, soit physique, suite à la consommation d’alcool, soit psychique, provoqué par une passion. Et le dictionnaire de citer pour exemples : ivresse lyrique, matinale, printanière, sexuelle, vertigineuse… 

Oui, comme le vin, la poésie permet d’échapper le quotidien en entrant dans un état second où la rêverie fait voyager et la rime emporte… Sans risque pour le foie, de surcroît ! 

C’est le sens de la fameuse recommandation de Baudelaire, pour « n’être pas les esclaves martyrisés du Temps » : 

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Baudelaire

Dans son Petit dictionnaire amoureux du vin, Bernard Pivot fait remarquer, non sans malice, qu’il est plus aisé de s’enivrer de vin que de vertu.

Tandis que les recommandations sanitaires, déconseillant l’abus de vin, ne commentent pas l’excès de vertu.

Toute bonne chose a une fin

Nous pourrions continuer des heures durant à lister les points communs entre vin et poésie. Toutefois, comme la bouteille ou la ballade, toutes les bonnes choses ont une fin. J’espère que ces quelques réflexions auront permis d’illustrer le fameux mot de Stevenson, et pourquoi pas, d’observer que sa réciproque fonctionne également (d’autant que le jus fermenté de la treille est souvent cité comme muse chez les poètes) : si le vin est de la poésie en bouteille, la poésie pourrait être, quant à elle, du vin que l’on verse.

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Rédactrice : Anna’s tasteventures

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